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Qu'est-ce que la mondialisation? «Je définirais la mondialisation comme la liberté pour mon groupe d'investir où il veut, le temps qu'il veut, pour produire ce qu'il veut, en s'approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possibles en matière de droit du travail et de conventions sociales». Le président du groupe industriel ABB. Il est de bon ton de présenter la mondialisation comme une chose positive, étroitement associée au progrès humain. Encore, la mondialisation serait un processus neutre, dont certains méfaits sont bien réels et malheureux, mais surtout liés à une mauvaise gestion de la nouvelle réalité. Que voulez-vous, c'est un monde cruel et il y aura toujours des perdants. D'une façon ou d'une autre, la mondialisation serait inévitable. La seule solution : nous «adapter». Lorsque l'on tente une définition de la mondialisation, l'un des raccourcis les plus communs est de dire qu'elle est synonyme d'échanges entre les peuples et les nations. Grave erreur que celle-là. Une telle définition donne lieu à de dangereuses dérives. La mondialisation comme simple internationalisation des échanges commerciaux ne reflète pas du tout la nouvelle réalité. La mondialisation constitue un bond quantitatif et qualitatif d'un tout autre ordre. La mondialisation nous confronte à une ère complètement nouvelle. Du coup, les vieilles analyses, les anciens paradigmes tombent. On ne peut plus voir le monde d'aujourd'hui avec les lunettes d'il y a 30 ans, ou même 15 ans. Chose certaine, les impacts de la mondialisation et de son pendant national, le néolibéralisme (avec son trio infernal Libéralisation, Déréglementation, Privatisation) sont partout évidents : une croissance économique qui ne crée plus d'emplois (avec 40 000 mises à pied par année depuis 10 ans chez les 100 plus grosses multinationales), une terre qui se réchauffe comme une bouilloire (transports de produits partout autour de la planète = consommation de pétrole = gaz à effet de serre = changements climatiques), la guerre et l'intolérance qui embrasent des régions entières dans la foulée des «ajustements structurels», comme ceux jadis imposés au Rwanda, à la Yougoslavie... Le terme «mondialisation» (comme son calque anglais, «globalisation») est beaucoup trop technique, trop propre, compte tenu de la réalité beaucoup plus odieuse qu'il cache. Quand on y regarde de près, la mondialisation recouvre en fait l'intensification d'un très ancien mouvement de conquête planétaire. La mondialisation cache la mainmise de l'élite occidentale en général, et américaine en particulier, sur les ressources et les peuples du monde. Une dynamique millénaire La mondialisation se nourrit des dynamiques mortelles d'un capitalisme sauvage renouvelé. Mais ses origines remontent plus loin encore que celles du mercantilisme, ancêtre du capitalisme. La mondialisation est la poursuite à l'échelle du globe de toute la vaste entreprise coloniale et esclavagiste du dernier millénaire. En ce sens, nos mondialiseurs de la grande entreprise multinationale ou des grandes institutions internationales débarquent sur nos continents comme autant de conquistadors avec à la main non pas le mousquet ou le canon (qui ont bien réussi leur oeuvre depuis plus de 500 ans et qui, encore maintenant il faut le dire, ne sont jamais bien loin), mais avec leur mallette chargée de projets commerciaux, d'accords de libre-échange et de conditionnalités d'emprunt. Nos conquérants mondiaux atteignent aujourd'hui les mêmes fins : soumettre des peuples entiers et leurs ressources aux diktats d'un pouvoir étranger cupide, brutal et assassin. Parce qu'elle est aussi le fait d'une clique restreinte d'hommes qui sont les nouveaux seigneurs du monde, la mondialisation est le projet patriarcal ultime. Elle achève le long travail, entrepris il y a plus de 2000 ans, de concentrer le pouvoir et les richesses entre les mains d'une élite masculine suprême. La mondialisation financière Au coeur de la mondialisation, il y a cette machine infernale à faire du fric avec du fric, cet incroyable essor des capitaux spéculatifs depuis 1971. Notre roulette russe planétaire. Les dimensions gargantuesques de la sphère spéculative dépassent l'entendement. Qu'on y songe : à eux seuls, les investisseurs institutionnels (les «zinzins», comme on les appelle) disposent de 210 000 milliards de dollars américains. Cette somme représente plus du double de toute la production (le PIB) de l'ensemble des pays industrialisés réunis. Les zinzins ne sont qu'un des nombreux acteurs de la mondialisation. Entre 1 800 et 2 000 milliards de dollars (de quoi faire une bande de pièces de 1 $ faisant 63 fois l'aller-retour à la lune) circulent chaque jour dans le seul but de jouer sur des taux de change, de siphonner encore plus les populations travailleuses et l'environnement. Cette spéculation crée des risques énormes et un avenir tout à fait imprévisible. La multiplication des crises financières la crise de l'Asie par exemple a jeté plus de monde à la rue que la «Grande Dépression» des années 1930 nous donne la preuve, si on en avait besoin, que notre monde bascule dans la folie du Dieu-dollar déchaîné. Mais n'ayez crainte, les marchés financiers ont déjà la solution : les produits dérivés, ceux-là mêmes autour desquels la Bourse de Montréal vient de se spécialiser. Il s'agit en fait d'une multitude de produits financiers visant justement à pallier l'incertitude économique, une sorte de police d'assurance. Pour une somme minimale, on garantit votre risque. Et c'est comme ça que les spéculateurs et les financiers sont à la fois les pyromanes et les vendeurs d'assurance-incendie. D'une manière ou d'une autre, ils profitent. Les marchés financiers sont devenus une sinistre loterie où l'appât du gain se joue tous les jours du reste de l'humanité. Un bouleversement planétaire sans précédent Jamais dans l'histoire autant de problèmes n'ont culminé avec autant de violence : appauvrissement si massif qu'il n'a pas son parallèle historique, multiplication des guerres avec les mouvements de réfugiées qui sont leur conséquence inévitable, violation et répression systématique à grande échelle des droits des femmes et des enfants, destruction écologique si étendue qu'elle entraîne des changements immenses et en apparence irréversibles, non sans évoquer un cancer phase terminale pour notre petite boule bleue... Derrière la mondialisation et ses macabres profiteurs en complet trois pièces se profile un monde à l'agonie, un monde où trente millions de fois par année, 340 fois à l'heure, un enfant meurt du pain qu'on lui enlève de la bouche. La conquête du vivant La mondialisation n'est pas qu'un phénomène géographique. La mondialisation vise à conquérir et à coloniser jusqu'aux derniers retranchements de la vie. L'eau, les forêts, les dernières terres fertiles du monde sont en train d'y passer. La biotechnologie se donne maintenant pour mission de privatiser le code fondamental de la vie. Qu'importe ce qui reste de gratuit, de sain, de juste et de durable, si on ne peut l'exploiter au profit de quelques-uns? Une fois brevetés les gènes du vivant, tout ce qui pousse, respire et se reproduit pourra enfin paraître dans la colonne des bénéfices de Monsanto, Novartis et autres membres d'une autre nouvelle classe d'organismes : celle des organismes parasitaires mondialisés. La mondialisation remet le monde entier en question. Les accords comme l'AMI ou ceux que nous concocte à l'heure actuelle l'OMC (Organisation mondiale du commerce) nous montrent jusqu'où sont prêts à aller les nouveaux conquérants du monde. L'Opération SalAMI, avec d'autres mouvements, a bien démontré que tout, pourtant, n'est pas joué. Les peuples n'ont pas dit leur dernier mot. Nous aussi avons un monde un monde vrai, un monde juste et pacifique, un monde vivant et heureux à conquérir. Philippe Duhamel |